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Légitimités en péril

Actes de la recherche en sciences socialesPublished 1 January 1997
Christophe Charle
Citations13
SJR quartileQ4
SJR score0.12
SNIP0.20

Abstract

Légitimités en péril. Cet article essaie de proposer une interprétation d'ensemble des rapports entre les élites et l'État en France depuis deux siècles. Fondée sur un bilan historiographique et sociologique placé dans une perspective comparative, l'analyse conjointe d'élites d'ordinaire dissociées (hauts fonctionnaires et hommes politiques) permet de mettre en évidence des continuités au-delà des ruptures et des phénomènes récurrents dans les formes d'utilisation du pouvoir d'État selon les régimes. Les élites étatiques françaises ont successivement essayé toutes les formules d'organisation du champ du pouvoir en vigueur dans les pays voisins (Angleterre et Prusse principalement) sans pouvoir les stabiliser de manière durable. Le modèle napoléonien, première approximation du modèle prussien où une noblesse d'État d'origine militaire sert de point d'ancrage au compromis entre les classes, malgré deux tentatives, s'effondre à chaque fois faute de réaliser un équilibre satisfaisant entre élites centrales et élites locales, faute aussi de garder une noblesse d'État suffisamment ouverte. Le modèle des notables, le plus proche du mode de domination anglais, fondé sur la prééminence centrale et locale d'une aristocratie foncière, échoue, lui aussi, en raison à la fois des divisions de cette classe de propriétaires et de son incapacité à remettre en cause le centralisme napoléonien et à trouver un compromis progressif avec les nouveaux entrants de la bourgeoisie et les demandes des classes dominées. Dans le dernier modèle, celui du compromis républicain, le champ du pouvoir se rapproche de la société civile grâce à des porte-parole issus principalement des classes moyennes et notamment des professions libérales. Il parvient partiellement à remédier aux crises des régimes antérieurs. Cependant, faute d'un élargissement des principes de sélection des élites d'État, l'accès aux fonctions politiques, parapolitiques ou judiciaires demeure la chasse gardée de la bourgeoisie de robe. Il en résulte, là encore, un déclin progressif de la légitimité de cette première formule républicaine, à mesure que les nouvelles fonctions sociales de l'État laissent apparaître des dysfonctionnements grandissants. Dans cette perspective, la Ve République représente une tentative, via la domination d'une nouvelle noblesse d'État, pour réconcilier les élites étatiques entre elles et les adapter à une société urbaine et industrielle. Il semble bien que cette formule soit entrée elle aussi dans une crise de légitimité qui rappelle à la fois le discrédit des régimes bonapartistes (rejet de la technocratie de l'État central), celui des notables (développement de la corruption et des scandales liés à la décentralisation), et celui de la Troisième République (lenteur des réformes, impuissance des politiques face aux problèmes économiques et sociaux).

Keywords

Arts and Humanities